Tchad : Parc national de Zakouma, l’unique parc africain où les éléphants prospèrent

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Alors qu’ils sont aujourd’hui en voie de disparition, les éléphants du parc national de Zakouma au Tchad sont de plus en plus nombreux.

Les visiteurs étaient au parc national de Zakouma depuis près d’une semaine. Ils profitaient de la vue d’espèces sauvages pour laquelle ils avaient parcouru des milliers de kilomètres : de vénérables buffles, girafes majestueuses, bubales dignes des dessins animés, cigognes, aigles, pélicans et oiseaux chanteurs à gogo, voire même un léopard en quête d’une proie à la tombée de la nuit. Mais jusqu’ici, pas d’éléphants à l’horizon.

À moins d’un jour de leur départ, la chance a enfin été de leur côté : des signaux provenant d’éléphants munis de colliers émetteurs indiquaient que le troupeau de plus de 500 éléphants de Zakouma, probablement le plus grand d’Afrique, était à l’approche. Des empreintes immenses, des tas de bouse fraîche ainsi que de jeunes arbres brisés ont confirmé leur venue, de même que des barrissements dont l’écho provenait de la rive opposée d’une rivière truffée de crocodiles. Il en aurait fallu plus pour décourager les visiteurs qui ont aussitôt retiré leurs chaussures pour traverser en pataugeant dans l’eau à hauteur de genou.

Rian Labuschagne, le directeur du parc, a guidé silencieusement le groupe dans les broussailles denses et dans les herbes hautes. Il s’est brusquement immobilisé, a levé la main et montré un groupe d’environ 50 éléphants. À l’aide de leurs trompes habiles, les adultes mâchaient les extrémités touffues de branches, comme s’il s’agissait de brocolis. Les éléphanteaux en plein jeu couraient ci et là.

« Voir tous ces éléphants était l’une des expériences les plus incroyables que j’aie pu vivre », a déclaré par la suite Josh Iremonger, un guide de safari privé du Botswana. « J’en ai encore la chair de poule. »

Une telle rencontre dans cette région isolée de l’Afrique centrale semblait encore impossible il n’y a pas plus de cinq ans ; impossible car les éléphants de Zakouma étaient tous censés avoir disparu à l’heure actuelle.

Le braconnage a décimé les éléphants d’Afrique, en grande partie afin d’assouvir la demande d’ivoire en Chine et plus généralement en Asie. Entre 2007 et 2014, le braconnage a contribué à un déclin de 30 % des populations d’éléphants dans la savane. À Zakouma, le massacre a commencé plus tôt que dans la plupart des autres régions et les pertes y étaient encore plus importantes. En 2002, le parc abritait plus de 4 000 éléphants, tandis qu’ils n’étaient plus que 400 en 2010, soit une chute de 90 %. Les experts avaient prédit la disparition des derniers éléphants de Zakouma en l’espace de deux à trois ans si la situation demeurait inchangée.

Mais la situation a changé, et pas qu’un peu.

En quête désespérée d’une solution, le gouvernement tchadien a fait appel en 2010 à African Parks, une association à but non lucratif basée en Afrique du sud et spécialisée dans la remise en état de zones protégées en danger à travers le continent. S’appuyant à la fois sur leur expertise, un peu de chance, des essais et des erreurs, Rian et Lorna Labuschagne (le couple sud-africain qui a pris en charge la gestion du parc) ont changé la donne. Depuis leur arrivée, le braconnage a chuté drastiquement et le nombre d’éléphants augmente pour la première fois après des années.

« La restauration de Zakouma est extraordinaire », s’exclame Chris Thouless, conseiller stratégique auprès de l’association à but non lucratif basée au Kenya Save the Elephants. « Les éléphants étaient clairement sur le point de disparaître, et African Parks les a sauvés. »

 

DES DÉBUTS INCERTAINS

Les Labuschagne « vivaient au paradis » (un terrain de camping au bord de la plage en Tanzanie) lorsqu’ils ont reçu l’appel. Un poste venait de se libérer au Tchad pour lequel ils étaient les candidats parfaits du fait de leurs 30 ans d’expérience dans des réserves du Malawi et du Kenya. Si le couple était emballé à l’idée d’un nouveau défi, leur première visite de Zakouma les a déconcertés. « Je n’ai pas du tout accroché », avoue Rian. « C’était tellement plat. »

Compte tenu du braconnage et de l’agitation qui règnent dans la région (les troubles civils et le conflit transfrontalier avec le Soudan ont meurtri le Tchad de 2004 à 2009), ils craignaient également que la sauvegarde du pays soit vaine.

Zakouma abrite désormais plus de 500 éléphants, susceptibles d’être le dernier plus grand troupeau d’Afrique.

African Parks est cependant parvenu à les convaincre d’accepter cette tâche, notamment en insistant sur le fait qu’à Zakouma, toutes les décisions de gestion reposeraient entre leurs mains (contrairement à de nombreuses zones protégées à travers le continent où les agents de protection de la nature font office de conseillers auprès des employés du gouvernement qui ont le dernier mot). Cela impliquait aussi qu’ils soient responsables de tous les résultats de cette région protégée de la taille de Rhode Island, qu’ils soient bons ou mauvais.

Le couple a très vite compris que les précédents gestionnaires de Zakouma refusaient de voir le problème du braconnage en face, alors même que le parc était assiégé. « Vu l’embarras que cela générait, ils ne pouvaient pas avouer avoir retrouvé 50 cadavres d’éléphants », explique Rian Labuschagne. « Ils ont tenté de mettre la poussière sous le tapis. »

Pendant des années, les criminels Janjawids lourdement armés, originaires du Soudan en grande majorité, se rendaient à cheval jusqu’à Zakouma et ses environs, où ils campaient pendant deux à trois semaines, massacrant tous les éléphants sur leur passage. Une fois leur mission accomplie, ils avaient recours à des caravanes de chameaux afin de transporter les défenses sanglantes des derniers éléphants abattus de l’autre côté de la frontière.

L’ivoire brut est parvenu à Khartoum où environ 150 sculpteurs l’ont transformé en babioles de toutes sortes (bijoux, figurines, baguettes, etc.). Selon Esmond Bradley Martin, défenseur de l’environnement qui s’est penché sur l’étude des marchés soudanais en 2005, 75 % de l’ivoire en vente était acheté par des clients chinois. Des rapports non confirmés ont également signalé qu’il existait un trafic d’ivoire vers l’Asie par la Libye, le Soudan et l’Égypte.

À l’arrivée des Labuschagne en janvier 2011, leur première mesure a été de débarrasser le parc des « brebis galeuses », dont notamment le directeur de la lutte anti-braconnage. Ils ont également investi lourdement dans des renforts humains sur le terrain. Les gardes-forestiers de Zakouma n’avaient alors aucun moyen de communiquer et peu de possibilités de voyager ; ils ont donc reçu des appareils GPS, des radios et des chevaux. Le couple a aussi distribué des radios aux chefs des communautés du parc, les incitant ainsi à signaler des activités suspectes et promettant une sécurité renforcée dans la région.

Mais surtout, le couple a entrepris de séjourner au siège du parc durant toute l’année. Auparavant, le personnel de Zakouma quittait le parc pendant plus de cinq mois lors de la saison des pluies, offrant ainsi les éléphants aux braconniers sur un plateau d’argent. Lors de l’arrêt des pluies et du retour du personnel, il ne restait plus à ce dernier qu’à compter les pertes.

En avril 2006, le défenseur de l’environnement J. Michael Fay s’est rendu au parc et a compté 900 éléphants de moins que l’année précédente. Lorsqu’il est revenu au beau milieu de la saison des pluies cette même année, il a découvert une centaine d’éléphants massacrés en décomposition aux frontières de Zakouma. Les braconniers ont alors tiré sur son avion.

« Ça a fait tilt lors de la venue de Mike Fay qui nous a révélé qu’un braconnage de masse avait lieu principalement lors de la saison des pluies », explique le couple. « L’argument était de dire qu’il pleuvait tellement qu’il était impossible de faire quoi que ce soit, or tout le monde fermait les yeux sur le fait que les braconniers avaient un laissez-passer pendant ces mois. »

 

MASSACRE À HEBAN

Parmi ces changements, la formation des 60 gardes-forestiers de Zakouma a également été revue. Bien qu’ils soient lourdement armés, ils manquaient de finesse et de discipline lors des affrontements avec les braconniers. Ils préféraient tirer des balles à tout-va : « plus il y a de bruit, mieux c’était », explique les Labuschagne. « Leur credo pouvait se résumer à : tire sur tout ce qui bouge, puis entre et vois ce qu’il reste. »

Afin de faire de ces Rambo des Jason Bourne, Rian Labuschagne a fait appel en 2012 à Patrick Duboscq, un policier français à la retraite. Le policier a commencé par les rudiments (des pistolets de paintball) avant de passer aux vrais pistolets, armes de tirs d’élite et de tirs de combat. « Je les ai entraînés comme j’aurais entraîné le GIGN en France », déclare-t-il. Une partie du travail a également consisté à renforcer la confiance de ces hommes et à les convaincre que, contrairement à ce que dit la coutume locale, ces prédateurs soudanais n’étaient dotés d’aucun pouvoir surnaturel et pouvaient tout à fait être vaincus.

Les conséquences de ces changements ont presque été immédiates : en 2011, le parc de Zakouma n’a perdu que sept éléphants. Les fonctionnaires qui s’opposaient autrefois à une implication extérieure ont commencé à se rendre sur place et à offrir davantage de soutien. « Je n’étais au départ pas très emballée par l’idée de cette gestion par African Parks, en particulier par l’idée de donner la gestion du parc au gouvernement », affirme Dolmia Malachie, pour le ministère de l’Environnement et de la Pêche tchadien, coordinatrice du National Elephant Action Plan (plan d’action national pour les éléphants du pays). « Mais dès l’arrivée de Rian, je dois admettre qu’il a fait un travail remarquable. Je ne connais aucun autre directeur de parc qui ait aussi bien travaillé que lui. »

En 2012, les Labuschagne ont décidé d’étendre leurs activités de lutte contre le braconnage au-delà des frontières du parc. Les colliers émetteurs dont étaient munis 10 éléphants ont indiqué que le troupeau se divise lorsque les pluies débutent ; certains animaux migrent à une centaine de kilomètres au nord de Zakouma, dans un endroit appelé Heban. Ils y ont donc construit une piste d’atterrissage et une base où ils ont envoyé des équipes de gardes-forestiers qui se relaient et y campent pendant la saison.

Au mois d’août de cette même année, les gardes-forestiers de Heban ont entendu des coups de feu et découvert que quatre éléphants parmi les 200 du troupeau avaient été assassinés. Ils étaient incapables de déterminer quels étaient les responsables du braconnage, jusqu’à ce qu’une reconnaissance aérienne localise le camp des criminels.

Les gardiens ont alors confisqué plus d’un millier de cartouches comme munitions, ainsi que des armes, des téléphones, des panneaux solaires, des médicaments pour chevaux, de la nourriture, entre autres choses. Ils ont également mis la main sur un avis de congé délivré par un commandant de l’armée soudanaise, suggérant que le groupe de chasseurs était soutenu et mis sur pied par de hauts responsables de l’armée (Interpol et l’organisation à but non lucratif Enough Project basée à Washington, qui lutte contre les génocides, ont par la suite confirmé le lien). Avec la dissolution de la base des braconniers, tout le monde est parti du principe que la menace avait été neutralisée.

Mais les braconniers ne se sont pas arrêtés là. Trois semaines après la descente, au moment où les gardes de Zakouma sortaient de leurs tentes pour leur prière matinale, les braconniers (qui s’étaient glissés au sein du camp lorsque les gardiens étaient assoupis) se sont vengés. Ils ont tué par balle cinq hommes ; un sixième a fui dans le désert mais n’a jamais été retrouvé. Seul le cuisinier, sur lequel ils avaient pourtant tiré, a survécu après avoir marché et nagé une vingtaine de kilomètres jusqu’au village le plus proche pour obtenir de l’aide. Les braconniers se sont emparés des chevaux, des armes et des minutions des gardes-forestiers et sont retournés au Soudan.

 

LA RENAISSANCE DU PARC

Suite aux massacres de Heban, le moral au parc était au plus bas. Les Labuschagne étaient toutefois bien décidés à persévérer. « Nous avons tiré des leçons de cet événement comme de tous les autres incidents. Ils ont eu pour résultat de sur-renforcer notre présence », affirme Rian. « À chaque pas en arrière, nous en faisons dix en avant. »

Ils ont redoublé d’efforts grâce aux fonds provenant d’African Parks et d’autres donateurs. Ceux-ci ont permis la construction de nouvelles bases autour du parc, l’apport d’un second avion et la formation d’une équipe d’intervention rapide d’élite, composée de gardes-forestiers triés sur le volet, « les Mambas », du nom d’un serpent africain mortel.

Issa Idriss, dont le père a été assassiné à Heban, officie désormais dans l’équipe des Mambas et est fier de défendre le parc. « Mon père aimait cette réserve et souhaitait la protéger. Il ne voulait pas que les gens y pénètrent et massacrent tout sur leur passage », dit-il. « Je travaille ici désormais, comme le souhaitait mon père, et j’aimerais qu’un jour mes fils et filles y travaillent aussi. »

Heban a été un tournant non seulement pour les défenseurs du parc, mais également pour les éléphants. Après la fusillade, les 200 éléphants sont aussitôt retournés dans la quiétude de Zakouma, dont ils ne sont plus jamais repartis depuis, même pendant la saison des pluies. De cette façon, les éléphants ont contribué à leur propre restauration et facilité leur protection.

Après des mois sans autre incident, les directeurs du parc ont décidé qu’il était temps de partager Zakouma et ont contribué au lancement d’un camping de luxe, première initiative de la sorte au Tchad. Ils attendent de cette nouvelle entreprise qu’elle injecte cette année 250 000 $ supplémentaires au budget annuel de 2 000 000 $ du parc.

« Zakouma est probablement le lieu d’Afrique le moins connu en matière d’animaux sauvages », déclare Annemiek Hoogenboom, une voyageuse venue des Pays-Bas. « Marcher au côté des éléphants était une expérience unique, complètement différente de les observer depuis un 4×4. »

Cependant, les visiteurs locaux font aussi bien partie intégrante du processus de sauvegarde que les visiteurs étrangers très rémunérateurs. Les Tchadiens séjournent gratuitement dans l’un des camps de Zakouma. Pendant la saison sèche, 40 citoyens de la région s’y rendent en car chaque jour, pour un total de plus 5 000 visiteurs tchadiens l’année dernière. « Ils ont toujours vécu près du parc mais n’ont jamais vu de girafe, d’éléphant ou d’antilope rouanne », explique Lorna Labuschagne. « Nous leur racontons notre expérience et ce qu’il se passe ici. Nous essayons de faire germer une conscience environnementale. »

Aussi incroyable que cela puisse paraître, cela fait plus d’un an qu’aucun incident de braconnage ne s’est produit à Zakouma. Pour la première fois depuis des années, le nombre d’éléphants augmente à nouveau. De 2010 à 2013, il n’y a avait eu presque aucune nouvelle naissance : les animaux, terrorisés, étaient vraisemblablement trop stressés pour pouvoir se reproduire. Près de 50 éléphanteaux ont cependant vu le jour en 2014 et 2015, suivis de 70 autres l’année dernière.

La population atteint désormais plus de 500 éléphants et est susceptible de croître si les mesures de protection se poursuivent, y compris au-delà de Zakouma. Des négociations sont maintenant en cours quant à la création d’un nouveau parc national à Siniaka-Minia, une réserve de plus de 400 000 hectares qui sert depuis longtemps de refuge aux éléphants migrateurs de Zakouma pendant la saison des pluies. La transformation de cette région en parc national offrirait une protection officielle, dont des patrouilles au sol. « Il s’agit actuellement d’une réserve, mais uniquement sur le papier », explique Lorna Labuschagne.

Le mois prochain, les Labuschagne quitteront le Tchad pour la Tanzanie. « Nous pensons tous les deux que le moment est venu de céder la place à quelqu’un avec des idées et des points forts complémentaires », affirme Rian. Il est convaincu que Zakouma poursuivra sur la voie de la prospérité, avec ou sans eux.

« Si vous persuadez la population locale de prendre en main et de croire en la valeur d’un parc, il s’agit du système de sauvegarde le plus abouti que vous puissiez mettre en place », assure-t-il. « Peu importe que vous partiez ou qu’il y ait des troubles politiques ; cette équipe de direction ira de l’avant. »

Source : nationalgeographic.fr

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