Tchad : Dobian Assingar : « J’ai honte de mon pays »

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Dobian Assingar : « J’ai honte de mon pays »

C’est un Dobian Assingar révulsé et très courroucé qui ne croit plus à grand chose dans ce pays, que L’Observateur a rencontré. C’est avec son habituel franc parlé que le Président de MECI et par ailleurs Vice président de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme s’est appesanti sur les questions brûlantes de l’heure.

Le Mouvement pour l’Eveil Citoyen (MECI) que vous avez initié, il n’ya pas longtemps semble s’être rétracté sur lui-même et on n’a plus échos de lui. Que se passe-t-il?
Dobian Assingar  (DA): Je pense que le mouvement MECI ne s’est pas rétracté. Au contraire, si vous suivez les choses, depuis la création du mouvement le 29 décembre 2016, nous avons eu après, à faire face à beaucoup de tirs ou cris des organes du parti étatique, de ceux qui nous gouvernent et qui ne veulent pas que la démocratie soit en marche mais nous avons résisté. Il vous souviendra ce qui s’était passé avec le Secrétaire Général du Mps, le ministre de l’Administration du territoire, mon interpellation au niveau de la police. Tout cela était des actes d’intimidation pour que le mouvement ne puisse pas prospérer. Malgré tout, nous avons dit que MECI est un mouvement de proposition mais il ne faudrait pas que ça soit comme n’importe quel mouvement. Depuis le début de l’année, nous avons pris du temps pour élaborer un cahier de charges. Un cahier de doléances qui a analysé les problèmes de tous les secteurs d’activités du pays, mais avec des propositions précises également de sortie de crise. Nous avons adressé donc ce cahier de doléances au Président de la République qui est le premier responsable de ce pays, au Premier Ministre, au Président de l’Assemblée et à toutes les chancelleries qui sont sur place, à l’ONU, à la Banque Mondiale et à l’Union Africaine. Nous avons tout dit et nous ne critiquons pas pour critiquer, mais nous faisons des propositions concrètes de sortie de crise. Le Chef de l’Etat lui-même, le Premier Ministre, le Président de l’Assemblée avaient tous reçu chacun, une copie de ce cahier de doléances. Mais qu’est ce qu’ils en ont fait ? Même si on n’est pas d’accord sur une question avec un mouvement, on ne peut l’empêcher d’exister. D’ailleurs ça ne peut pas se justifier parce que dans une démocratie, je ne vois pas comment est ce que des mouvements citoyens peuvent être interdits, alors que c’est consacré par la Constitution. On l’a quand même fait mais il aurait fallu que les gens acceptent qu’en démocratie qu’il y ait ce jeu là. Ils ont carrément refusé le mouvement MECI, même le cahier de doléances avec des propositions. Même vous les journalistes devriez être aussi là à l’Assemblée générale qu’on avait eu juste avant le mois de juin au Centre Almouna, où le nombre des policiers et des agents de l’Ans qui étaient venus nous encercler et nous arrêter, était plus nombreux que nous les participants à la réunion. Plus d’une quarantaine de véhicules, imaginez-vous, c’est ridicule ! Des citoyens qui se regroupent dans un mouvement, qui disent voilà ce que nous pensons de ce qui se passe dans notre pays, nous marquons notre désaccord sur telle ou telle chose et voilà des propositions que nous faisons de sortie de crise. En quoi dans un pays normal, cela peut constituer un crime qui puisse amener l’Etat à réagir de cette manière. Après cela, on a voulu tenter à travers cette réunion, de marcher nous aussi dans la discipline. On s’était concerté, on était sorti mais le quartier Djambal Bahr était complètement encerclé, c’est ridicule! Nous étions partis mais après cela, on a voulu encore monter une affaire pour dire qu’on était en train de faire un coup d’Etat. Donc les gens allaient venir jeter des armes ici chez moi, chez Saleh Kebzabo, chez Médard, tout ça et nous prendre le 3 juin et nous juger le 6 juin précisément de manière expéditive. Nous avons survécu à tout cela, grâce à un officier qui a refusé se cautionner un tel acte et qui dit que: «Je ne peux pas jouer ce genre de jeu et que dans un pays, il faut que les citoyens s’expriment ». Donc MECI ne s’est pas rétracté. MECI a été phagocyté, détruit par le gouvernement et le Mps qui ne veulent pas de la démocratie dans ce pays, c’est clair. Nous ne parlons pas à arme égale avec un pouvoir répressif qui ne veut rien entendre des problèmes de société. Faut-il que nous continuons à nous affronter? De toutes les manières les choses sont là, le pays même meurt, il n’est plus debout. La preuve c’est qu’au lieu d’accepter les propositions, il n’accepte pas et le pays est en train d’être enterré.

En tant que responsable de la Société Civile, comment voyez-vous la tenue du Forum sur la Réforme des Institutions de l’Etat et seriez-vous partant?
D.A: Un forum pourquoi faire ? Parce qu’un forum doit permettre de trouver des vraies solutions aux problèmes du Tchad. Le Tchad, il vous souviendra, avait fait des grandes rencontres comme la Conférence Nationale Souveraine. On a jeté les recommandations de cette conférence dans la poubelle, rien n’est sorti de là. Le Mps se croyant plus malin, on n’a pas voulu entendre parler de ces assises. Aujourd’hui, quand il y a la pourriture totale, le président de la République qui connait très bien que ce pays est en bas et dans la pourriture, essaye maintenant de parler d’un forum. Un forum pour discuter de quoi ? Le forum devait permettre de discuter des vrais problèmes du Tchad. Si ça devait être le cas, ce sont les acteurs politiques et de la Société civile qui doivent participer à la préparation de ce forum pour soulever les vraies questions et trouver des vraies solutions. Ce n’est pas le cas ! On a copté des gens par ci, par là, d’une envergure que je ne peux pas décrire, pour leur confier un tel travail aussi important pour la vie d’une nation. C’est du n’importe quoi, c’est le chaos. On emballe tout le monde dans cette histoire là et on dira, vous avez accepté le forum, un Vice-président qui va sortir de je ne sais où encore et puis ensuite, voilà, le tour est fait. Et les gens qui sont du sérail et proche du pouvoir auront trouvé leur compte et le Tchad n’aura pas toujours le sien et on continue à traîner le pays dans la boue. Et donc, ceux qui croient à ce forum n’ont qu’à croire, mais moi je n’y crois à rien du tout. J’ai d’ailleurs cessé de croire en ce pays depuis longtemps. Je pense que ça ne sert à rien de parler du forum et moins encore de la participation de qui que ce soit.

Le gouvernement fait tout un tapage autour de la prochaine table ronde de Paris avec les investisseurs. De telles rencontres par le passé pour lever des fonds pour le Tchad ont été sans grand résultat. Ne pensez- vous pas que les mêmes causes produiront les mêmes effets, quand se sont les mêmes qui sont toujours aux manettes et que les détournements et la corruption restent d’actualité au pays de Toumaï?

D.A: Ah! (un long soupir) La réponse est dans la question. Franchement, cette rencontre des partenaires c’est pour quoi faire? Si c’est pour appeler les gens à investir, le Tchad n’est pas un pays où il faut investir dans les conditions actuelles, c’est impossible. Je suis un investisseur, j’investi là où j’ai besoin de la sécurité physique d’abord de mon entreprise, de la sécurité financière de mes biens, de la sécurité matérielle de tout ce que j’investi, avant de m’assurer que ce que je vais investir va me rapporter. L’investisseur c’est celui-là qui calcule, l’investisseur ce n’est pas un « con ». On veut faire croire que le Tchad est un pays où l’on peut investir, mais comment investir dans ce désordre. Ce désordre où aujourd’hui, nous ne savons plus qui gouverne le pays. Les portions du pouvoir sont détenues partout, même par des malfrats. Le gouvernement a un petit bout, les malfrats ont un petit bout, je ne sais pas qui encore. C’est un désordre total. Vous trouvez même ceux qui nous gouvernent qui nous disent, nous ne savons plus qu’est-ce qu’on est en train de faire, vers où nous sommes en train d’aller. Vous croyez que dans ces conditions là, on va aller comme ça, comme si les investisseurs ne se renseignent pas et qu’ils vont venir mains et pieds liés au Tchad pour investir, et jeter leur argent par la fenêtre. Arrêtons cette blague là. Et ce sont des dettes que le Tchad aura à tôt ou tard à payer. Non seulement ça, il y a les sous colossaux que nous avons eu à engranger dans le cadre du pétrole où sontils partis? Maintenant qu’on a tout dilapidé, on revient sur nos petits pieds pour dire, revenez comme des petits malins, pour dire revenez, on va encore vous soutirer un peu d’argent, c’est de ça qu’il s’agit. Mais je pense que les gens ne sont pas aussi dupes que ça et cette table ronde ou cette rencontre, n’accouchera que d’une souris à mon avis.

Le gouvernement vient d’enclencher un recensement des fonctionnaires de l’Etat pour un contrôle des diplômes qui se déroule dans un désordre indescriptible. Que peut-on attendre de cet énième recensement?
D.A: Quel recensement ? Ça fait 26 ans que le Mps est au pouvoir. Chaque fois, nous avons crié pour dire qu’il y a des fonctionnaires fantômes qui sont là, des marabouts par ci, des bouviers, des je ne sais quoi, qui sont recrutés à la Fonction Publique mais qui n’ont aucune qualification. On amène les grands-pères, les grands-mères, les oncles du village pour les intégrer et qui émargent dans le budget de l’Etat. Pendant qu’il y avait de l’argent, on avait dit qu’il fallait que le gouvernement prenne ses responsabilités et qu’il donne un coup de balai pour assainir le fichier des fonctionnaires de l’Etat et remettre les choses en marche. Mais comme ça profitait à tout le monde, sur des noms fictifs, on se partage les salaires des gens, même des morts, ça arrangeait tout le monde. Maintenant, quand il n’y a pas d’argent dans les caisses de l’Etat et qu’ils savent que s’ils ne payent pas les fonctionnaires, les grognes vont se multiplier, on fait alors les faux fuyants pour dire, nous allons assainir la Fonction Publique. C’est de la rigolade. Je pense qu’un gouvernement sérieux ne fait pas ce genre de chose. La vie d’une nation reste la vie d’une nation. Si on veut résoudre cette crise, c’est avec beaucoup plus de sérieux qu’il faut appréhender les choses. Nous, société civile, avons souhaité toujours qu’il y ait en fait ce recensement sous la forme d’un audit des diplômes, pour que nous sachions réellement qui émarge dans le budget de l’Etat. Mais on n’a pas été écouté, nous étions toujours pris comme les ennemis de l’Etat comme ils le disent entre guillemets. Aujourd’hui, quand eux-mêmes ont le feu aux fesses, ils se décident de faire curieusement ce machin d’audit ou de contrôle qui n’ira pas très loin. Mais moi je dis que ça sera un flop.

En tant que militant des Droits de l’Homme comment appréhendez-vous l’arrestation de l’ancien Maire de Moundou, Laoukein Kourayo Médard?
D.A: Franchement, il me manque de mots pour parler de cette histoire. J’étais malade couché en Tunisie quand j’ai appris l’arrestation de Laoukein Médard, ça ne m’a pas surpris. Ça ne m’a pas surpris, du fait que Médard faisait déjà l’objet d’une attention particulière des pouvoirs publics depuis qu’il est monté à la tête de la Mairie de Moundou. C’était une cible comme je vous ai dit tout à l’heure, nous étions quelques têtes que le pouvoir voulait coûte que coûte avoir. Heureusement, que nous autres, on ne leur a pas laissé l’occasion pour créer ou faire quoi que ce soit qui puisse leur permettre de nous arrêter. Ils ont sauté sur cette occasion pour salir le nom de Médard. C’est un plan bien préparé pour l’humilier et dire voilà votre Médard. Au-delà de tout cela, qu’est ce que le gouvernement espère récolter, si ce n’est pas plus de haine de la part de la population qui en a déjà assez. Moi aussi je dirais que j’en ai aussi un peu dans le cœur. Nous ne pouvons pas être des citoyens et tout le temps en train d’être la cible d’un groupe de personnes, comme si nous ne sommes pas dans notre pays, comme si nous sommes des apatrides comme dirait le président Idriss Déby. Entre nous, quels sont ceux qui sont des apatrides et lesquels qui ne le sont pas ? Je pense qu’il faut quand même faire attention. Les gens accusent Médard de détournement, il n’en est rien. J’ai ce soi-disant rapport qui met en cause Médard, de la part de ses avocats. Je l’ai lu ligne après ligne, il n’y a pas de détournement. Alors, pourquoi on va jusqu’à faire ce genre de chose qui risque encore de mettre très mal à l’aise la cohésion nationale. Aujourd’hui, moi je suis Ngambaye, les autres Ngambaye et ceux du Sud pensent que les autres en veulent carrément aux leaders du Sud, il faut qu’ils entendent ça pour comprendre. Et il y a maintenant une barrière que chacun essaye de dresser et si ça continue, il va y avoir une rupture. Ce n’est pas dans l’intérêt du pays. Le président de la République doit faire très attention plutôt que de se prêter à ce petit jeu d’enfant. Ce n’est pas un jeu qui ressemble à un chef d’Etat ni à ceux qui dirigent un pays. Il doit faire attention de manière à ce que l’étau se dessert, qu’on laisse Médard libre et qu’on s’attaque aux vrais problèmes du pays ; de négociations, de réconciliations, d’un dialogue inclusif. Aujourd’hui quelle assurance nous avons pour dire que le pays se portera mieux d’ici quelques temps? Rien! Nous sommes déjà dans le gouffre et dans le gouffre nous cherchons encore à créer d’autres problèmes. Je pense que ce n’est pas réaliste, ce n’est pas sage tout simplement. J’ai parfois honte de mon pays!

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